ROUSSEAU (H.)


ROUSSEAU (H.)
ROUSSEAU (H.)

Définir la place d’Henri Rousseau, le Douanier, l’ancêtre des peintres naïfs, dans l’histoire de l’art moderne est impossible, puisque sa peinture ne relève ni de la tradition ni de son contraire, l’avant-garde. Rousseau est tout simplement un autodidacte de génie, sans culture ni métier: d’où son originalité. C’est cette originalité, du reste, qui l’a rendu célèbre après sa mort, faisant de lui un peintre de premier plan, si bien qu’aujourd’hui la plupart de ses tableaux se trouvent dans les grands musées européens et américains.

La gloire posthume de Rousseau est également à l’origine des recherches qui ont permis d’établir avec précision sa biographie. Rousseau est entré en contact, les toutes dernières années de sa vie, avec l’avant-garde parisienne – Delaunay, Apollinaire, Picasso. La différence était telle entre ses jeunes amis et lui – différence d’âge, de milieu, de culture – que les souvenirs qu’il a laissés ont contribué à former sa légende. Ainsi, en plein XXe siècle, ce peintre à part a-t-il commencé par avoir une légende qui s’est transformée peu à peu en biographie. Mieux informés sur l’homme que ses premiers exégètes, nous le sommes également en ce qui concerne l’œuvre, car beaucoup de ses tableaux, et non des moindres, perdus à l’époque ont été retrouvés de la manière la plus inattendue: La Bohémienne endormie (Museum of Modern Art, New York), en 1923, chez un plombier à Paris; La Guerre (Louvre), en 1944, chez un cultivateur en Belgique – pour ne citer que les principaux. Quant à la biographie de Rousseau, elle a pu être précisée à partir de 1953, à la suite de la publication de quelques lettres, retrouvées elles aussi par hasard, dans lesquelles il fournit des renseignements précieux sur lui-même.

La carrière d’un amateur

Fils d’un ferblantier qui subit maints revers de fortune, Rousseau passe une enfance pauvre à Laval, sa ville natale, et aux environs de Laval, dans un milieu où rien ne le prédispose à l’art. Élève médiocre, il quitte le lycée sans avoir terminé ses études. À dix-neuf ans, il entre comme employé dans l’étude d’un avoué à Paris. Au cours de son service militaire (qui dure à l’époque sept ans), il a l’occasion de rencontrer à Angers les rescapés de l’expédition au Mexique, envoyés pour soutenir l’empereur Maximilien, et d’entendre leurs récits de la campagne militaire – détail très important qui a mis fin à la légende qui voulait que Rousseau ait été au Mexique et que le souvenir des paysages tropicaux fût à l’origine de ses tableaux exotiques.

Libéré de son service militaire à la mort de son père, il s’installe à Paris en 1868, et il épouse, l’année suivante, la fille d’un ébéniste, Clémence Boitard. Elle lui donnera plusieurs enfants; une fille seulement survivra.

Il mène une vie de petit employé. D’abord clerc chez un huissier, il devient, en 1871, gabelou à l’octroi de Paris. Contrairement à ce que pourrait faire croire son surnom, il n’a jamais servi dans une douane, n’ayant eu pour tâche que de contrôler les denrées alimentaires à leur arrivée aux portes de Paris. Il semblerait (c’est lui qui l’affirme) que ses supérieurs lui laissaient du temps pour dessiner et peindre. Ses débuts dans la peinture peuvent, en effet, être situés autour de 1870. Amateur passionné, il se fait délivrer en 1884 une carte de copiste au Louvre. Si toutefois il peut aussitôt exposer, c’est uniquement parce qu’un salon sans jury, le Salon des indépendants, vient d’être créé. Dans la carrière d’aucun autre peintre ce Salon n’a joué un rôle aussi décisif que dans celle de Rousseau. Grâce à sa participation aux Indépendants, il entre dans le circuit artistique de son temps. Les critiques mentionnent son nom, le plus souvent pour ironiser sur ses envois, mais leurs commentaires, joints aux titres de ses tableaux publiés dans les catalogues du Salon, ont permis de reconstituer les étapes de sa carrière, laquelle, sans ces références, aurait pour une large part sombré dans l’oubli.

Au moment où il commence à exposer, Rousseau n’est rien de plus qu’un amateur, son temps étant partagé entre la peinture, son travail à l’octroi et sa vie familiale, rendue difficile par la maladie de sa femme. Déjà accablé par la mort en bas âge de plusieurs de ses enfants, il perd sa femme en 1888. Quelques années plus tard, il perdra aussi son dernier fils, et, ayant envoyé l’unique fille qui lui reste dans la famille de son frère à Angers, il se retrouvera seul. En 1893, il prend sa retraite, qu’il anticipe pour pouvoir enfin se consacrer entièrement à la peinture.

Entre-temps, en 1889, l’Exposition universelle de Paris marque une date pour lui. Son émerveillement devant tout ce qu’il voit dans l’enceinte où les peuples du monde entier se sont donné rendez-vous est, certes, celui de l’homme du peuple, mais sa sensibilité d’artiste en sera profondément impressionnée. À tel point qu’il écrira un vaudeville: Une visite à l’Exposition de 1889 , où il transpose avec beaucoup de naïveté son propre émerveillement. Il est possible aussi que la reconstitution, à l’Exposition, de paysages sénégalais, tahitiens, tonkinois soit à l’origine de ce goût de l’exotisme qui se manifestera plus tard dans sa peinture.

Un naïf consacré par l’avant-garde

Contemporain des impressionnistes, Rousseau aime à peindre des paysages observés sur le vif. Mais, loin de posséder leur science, il improvise, et, dans cette improvisation totale du métier, ses dons de coloriste chaque fois l’emportent. Parallèlement, une certaine maladresse perce, due à son désir d’inscrire dans son tableau la réalité telle qu’il la voit sans recourir à des formes conventionnelles. Cette invention plastique constante, jointe à la justesse chromatique, confère à sa peinture une fraîcheur particulière, et aussi son caractère inimitable. Un exemple caractéristique de la première période de son œuvre serait un paysage comme L’Octroi (Courtauld Institute, Londres), peint autour de 1890, très harmonieusement construit à partir de quelques formes simples, si bien que la maladresse graphique propre à l’autodidacte disparaît en entier. En revanche, elle émerge dès que Rousseau s’attache à faire un portrait. Il suffit pour s’en convaincre de regarder son célèbre autoportrait: Moi-même. Portrait-paysage (Musée national de Prague), daté de 1890. La difficulté de camper le personnage dans l’espace est pour Rousseau insurmontable: il ignore les règles de la perspective, que n’importe quel élève des Beaux-Arts connaît, et là aussi il improvise. Mais l’absence de rigueur dans la structure de l’espace rend bizarre son réalisme. Elle introduit, tout au long de sa carrière, une différence irréductible entre lui et les autres peintres.

C’est sans doute ce côté bizarre de sa peinture qui a provoqué l’intérêt d’Alfred Jarry. On situe leur rencontre en 1893, l’année où Rousseau a pris sa retraite. Originaires de Laval l’un et l’autre, ils se lient d’amitié malgré la différence d’âge. Jarry fait connaître la peinture de Rousseau dans les milieux du Mercure de France , et c’est dans Le Mercure (mars 1895) que paraîtra le premier article important sur lui, faisant les éloges de La Guerre , exposée aux Indépendants de 1894. Cet étrange tableau, un des plus ambitieux de son œuvre, révèle en effet chez Rousseau une surprenante force d’imagination. Pourtant, malgré les éloges reçus, le silence se fait de nouveau sur sa peinture. On parle à peine de lui dans les journaux qui rendent compte du Salon des indépendants, où il continue d’exposer tous les ans des paysages, des portraits (vraisemblablement des commandes) et aussi les tableaux qu’il appelait «créations», dont La Bohémienne endormie , exposée en 1897, est un exemple parfait. Inspirée d’un tableau de Gérôme, cette insolite composition révèle l’admiration que le Douanier avait pour les peintres académiques, Bouguereau en particulier. Ils représentaient son idéal en matière de peinture, et, dans sa naïveté, il croyait qu’il était capable de les imiter. Ainsi trouvait-il cette assurance qui l’avait poussé à écrire au maire de Laval, sa ville natale, pour lui proposer, mais en vain, l’achat de La Bohémienne endormie .

La gloire que Rousseau attendait du côté officiel vint pour lui – dernier trait de son étrange destin – du côté opposé: c’est l’avant-garde parisienne qui le fit sortir de l’ombre. Invité au Salon d’automne de 1905, son grand tableau Le Lion ayant faim (coll. particulière, Suisse) est placé dans la salle des Fauves. C’est le premier paysage exotique que Rousseau expose, et ses qualités retiennent l’attention des critiques. Vollard se décide à lui acheter des tableaux. Sa vie change. Dans son modeste atelier de Plaisance, il commence à donner des soirées «familiales et artistiques», où les petites gens de son quartier côtoient l’avant-garde parisienne. En 1908, Picasso, qui vient d’acheter chez un brocanteur un tableau de Rousseau, organise dans son atelier du Bateau-Lavoir un banquet (resté mémorable) en son honneur, pour fêter l’achat. Ce banquet marque (peut-être pour rire, peut-être sérieusement, on ne le saura jamais) la consécration de Rousseau. Enfin, en 1910, quelques mois avant sa mort, le Douanier expose aux Indépendants Le Rêve , qui finit par définitivement imposer sa peinture. «De ce tableau se dégage de la beauté, c’est incontestable, écrit Apollinaire dans L’Intransigeant (18 mars 1910). Je crois que cette année personne n’osera rire [...]. Demandez aux peintres. Tous sont unanimes: ils admirent.»

Ainsi, grâce au Douanier Rousseau, l’art devait-il élargir ses frontières et faire place à la peinture naïve.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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